
19.03.2026 l ET S’IL N’Y AVAIT JAMAIS eu de grille extérieure à la porte-fenêtre de la galerie d’Apollon ? Telle celle « réinstallée » le 23 décembre 2025, parmi les mesures d’urgence demandées au musée par la ministre de la Culture Rachida Dati après le vol du 19 octobre, facilité par cette ouverture pas assez sécurisée. Et contrairement à ce qu’a prétendu Noël Corbin, chef du service de l’Inspection générale des affaires culturelles (Igac) à l’Assemblée nationale, auditionné pour l’enquête administrative commandée juste après à ses services [1]. Cette grille, présente de la fin du 19e siècle à 2003 selon ses rapporteurs, aurait été ôtée lors de la restauration de la galerie en 2003-2004, la rendant plus vulnérable (Sénat, 10.12.2025). Information partagée et répandue dans tous les médias.
Il semble cependant qu’il y ait confusion avec un autre système de fermeture beaucoup moins sûr et bien présent mais à l’intérieur de la galerie, derrière la porte-fenêtre, précisément un rideau métallique se repliant de chaque côté comme on en trouvait dans les magasins. Un obstacle, par nature, moins efficace qu’une grille fixée au mur. On le voit nettement ici sur une photo de GrandPalaisRmn publiée en 2004 dans l’ouvrage officiel de cette opération patrimoniale et légendée « La galerie d’Apollon, avant restauration » [2]. Elle a disparu depuis.

La confusion entre une grille extérieure, fixe et imaginaire, et un rideau métallique bien réel, intérieur et amovible, expliquerait certaines incompréhensions dans les débats lors des auditions récentes, au Sénat et à l’Assemblée nationale, à propos du vol.
Qu’il n’y ait jamais eu de grille à l’extérieur de la porte-fenêtre de la galerie d’Apollon, c’est une quasi certitude. Un témoin privilégié de la restauration de 2003, un professionnel des musées souhaitant rester anonyme, nous l’a confirmé. Aucune trace sur les gravures, peintures et photographies, depuis la restauration de la galerie par Félix Duban en 1851. De nombreux clichés existent autour de 1900, la montrant dépourvue de grille. Une photo publiée pleine page dans un ouvrage d’Yvan Christ de 1949 montre la façade dans son « état actuel » selon la légende... avec le rideau intérieur articulé nettement visible derrière les carreaux [3]. Il suffit d’ailleurs d’observer la même façade aujourd’hui, avec la grille fixée récemment, pour en constater le non-sens architectural. Quel logique y’aurait-il à clôturer une porte-fenêtre s’ouvrant sur un balcon ?!

Ensuite, il est très difficile d’en trouver des représentations mais un événement sur le pont des Arts en 1999 apporte de nouveaux indices. Les nombreuses photos et reportages de l’exposition des sculptures d’Ousmane Sow montrent le bâtiment en arrière-plan, suffisamment proche pour laisser voir la fenêtre, comme sur cette photo publiée dans Libération. Tout comme le documentaire Le Réveil d’Apollon (2004) de Jérôme Prieur, précisément sur la restauration, qui s’ouvre quasi sur une vue extérieure de la façade a priori avant que les travaux ne démarrent. Je reste preneur de tous clichés d’avant 2003.

A quelle date le rideau métallique intérieur a-t-il été installé ? De manière certaine donc, avant 1949. Sinon, difficile de le dire. Contactée, l’historienne de l’art et spécialiste de l’histoire du Louvre, Geneviève Bresc-Bautier, membre du conseil scientifique de la restauration de 2003, ne pense pas qu’il puisse s’agir de la période Duban. D’autant qu’il n’y avait rien à protéger à l’intérieur de la galerie laissée vide jusqu’en 1861 où l’on y place ses premières vitrines. Déjà plus plausible, la fin des années 1880 quand fut prise la décision d’y exposer les diamants de la Couronne épargnés par la vente de l’Etat pour leur valeur historique ou artistique.
PROTÉGER LES DIAMANTS DE LA COURONNE
Une commission avait été créée en 1887 pour déterminer l’emplacement le plus digne au Louvre pour les présenter et imaginer les mesures à prendre « contre tout risque de perte ou de vol ». La galerie d’Apollon fut choisie « au point de vue de la sécurité et de la belle ordonnance de la salle », selon l’exposé des motifs des députés affectant 20 000 francs au musée en 1887 pour la construction de deux vitrines [4]. La presse évoqua surtout la fameuse « vitrine coffre-fort » dessinée par Edmond Guillaume, l’architecte du Louvre. Son mécanisme permettait de faire disparaître les bijoux par une trappe après la fermeture du musée (et non à la moindre alerte comme cela sera parfois dit). Livrée seulement en 1889, elle était, en outre, entourée d’une barrière de distance et sous la surveillance constante d’un gardien durant les heures d’ouverture du musée. Quel aurait été l’intérêt d’ajouter à ce dispositif un rideau de fer à la porte-fenêtre ? Personne n’en évoque l’existence. Le mécanisme de la vitrine connut sa première panne huit mois plus tard.

Autre hypothèse, qui remporte ma préférence, les années 1910. Deux événements justifieraient l’installation du rideau métallique à cette période. Le 17 janvier 1908 au matin, un gardien prenant son service constata des traces d’effraction dans la galerie d’Apollon. Un carreau de la porte-fenêtre avait été découpé à l’aide d’un diamant, des morceaux étaient retombés sur le balcon. Heureusement, aucun bijou ne manquait. La police établit qu’un individu, après avoir grimpé par une gouttière, n’avait pas réussi à découper le carreau s’avérant trop épais. En opérant une pesée, il avait entraîné sa chute. Le bruit avait bien alerté les gardiens de nuit mais ils n’en trouvèrent pas l’origine. Leur va-et-vient suffit à faire fuir l’intrus.

L’événement, qui fit la Une des journaux, fut à l’origine d’une légende. Le mystérieux individu, qui ne fut jamais identifié, aurait déplacé des bijoux sans rien emporter « afin de montrer qu’il était facile de les dérober » [5]. Toujours est-il que personne ne mentionna l’existence d’un rideau métallique à la porte-fenêtre, ni ouvert ni fermé. Comme à chaque incident au Louvre, on dénonça l’insuffisance en nombre des gardiens. Mais on renforça la sécurité du musée en embauchant… des chiens, malgré les railleries de la presse !

Le souvenir de cette tentative de vol resurgit avec la disparition de la Joconde en août 1911. Sans effraction, puisque le voleur, un ancien ouvrier miroitier du Louvre, entra un jour de fermeture durant lequel les activités de travaux et de ménage se faisaient dans une surveillance relâchée. Devant le scandale et l’émotion suscitée, le sujet de la sécurité du musée devient un enjeu central. Après une enquête administrative, des sanctions furent rapidement prises, notamment contre Théophile Homolle, le directeur des musées nationaux qui dirigeait alors le Louvre, un savant reconnu en réalité sans grand pouvoir, qui fut exfiltré par le gouvernement, diplomatiquement « mis en disponibilité ».
BUNKERISER LE LOUVRE
On le remplaça par Eugène Pujalet, sémillant inspecteur général des services administratifs venu du ministère de l’Intérieur, qui fut chargé « de remettre en ordre nos musées qu’envahissait peu à peu une douce anarchie » [6]. En seize mois (avant qu’il ne soit nommé directeur de la Sûreté générale), il réorganisa la surveillance du Louvre et renforça les mesures de sécurité drastiquement et, pour ce qui nous intéresse, bunkerisa le vieux palais. Un mois après sa prise de fonction, accompagné de son architecte et de quelques aides, il explora le Louvre dans ses moindres recoins au cours d’une « excursion » de cinq jours qui lui permit de repérer « tous les accès suspects » qu’il proposa alors de « murer, ou, tout au moins, solidement verrouiller » [7]. Programme semble-t-il accompli. En février 1912, son subalterne confie à un journal que « les portes inutilisées ont été murées » [8].

Ce n’était qu’un début puisque la même année sont votés des crédits dans ce seul but, comme on peut le lire dans le journal officiel du 8 mai : « L’augmentation demandée par le gouvernement doit être affectée aux travaux demandés par le service des musées pour assurer la sécurité des collections (...) Nous croyons devoir indiquer ici le détail de ces travaux destinés à assurer d’une façon définitive la protection de nos richesses artistiques » [9]. S’en suit une longue liste d’escaliers à supprimer, de portes à murer, de grilles à dresser… Si la galerie d’Apollon n’est pas explicitement nommée, il demeure plausible et vraisemblable que le rideau articulé ait été installé à ce moment.

En 1912 encore, dans un rapport sur l’administration des Beaux-Arts, un député loua les efforts de M.Pujalet en matière de sécurité, commentant avec sagesse : « Cela ne veut pas dire que des accidents ne se produiront pas. Toutes les prévisions humaines n’empêcheront pas des concours malheureux de circonstances, où la prudence la plus en éveil est en défaut ; mais maintenant que les décrets proposés par le directeur du Louvre ont tous été signés, on peut espérer que les chances contraires seront réduites au minimum » [10].

Seule mention trouvée dans la presse de l’existence de la grille intérieure, un article de 1926 à l’occasion du vol du diamant rose au château de Chantilly. Un conservateur du Louvre explique à un journaliste que ce ne serait pas possible pour les joyaux de la couronne. Détaillant le dispositif de sécurité de la galerie d’Apollon, il précise concernant la porte-fenêtre : « Aujourd’hui, derrière cette vitre centrale, il y a un rideau de fer » [11].
Le rideau métallique intérieur restait-il ouvert ou fermé durant la journée ? Notre témoin de la restauration de 2003 croit savoir qu’il restait clos, doutant cependant de son efficacité. Il garde en mémoire les débats, lors d’une réunion houleuse, pour décider de son sort. Fallait-il le conserver ou le démonter ? Les points de vue divergeaient. Un conservateur plaidait pour son maintien afin d’empêcher les vols, un autre son retrait pour raison esthétique, sachant que la période choisie pour la restauration était l’état de la galerie des années 1851-1868 où celui-ci n’existait pas.
Personne n’accordait à ce rideau, semble-t-il, une quelconque valeur patrimoniale. D’ailleurs, on ne trouve à son sujet aucune mention dans la documentation publique de l’époque, ni de sa présence, ni de sa suppression alors qu’on le voit bien en photo [12]. Peut-être pensait-on que son installation était consécutive au vol de l’épée de Charles 10 dans la galerie d’Apollon en 1976, comme notre témoin persuadé que les voleurs étaient passés par la même porte-fenêtre alors que c’est totalement faux . Légende que l’on retrouve même dans l’audit de Van Cleef & Arpels en 2019 !

Notre témoin se souvient de l’avis des pompiers, préconisant de désobstruer l’ouverture pour en faciliter l’accès, la galerie d’Apollon restant l’un des endroits du Louvre les plus vulnérables au feu. Ce que soutient également Jean-Luc Martinez, déjà conservateur à l’époque dans l’établissement et successeur de son président, Henri Loyrette, à partir de 2013 : « J’ai hérité d’une situation où les pompiers avaient été consultés en 2003 et avaient dit qu’il fallait absolument que cette fenêtre reste une baie qui leur soit accessible » (19.02.2026 AN). Une nécessité impérieuse confirmée par Denis Fousse, son directeur de l’accueil du public et de la surveillance, imposée selon lui par la législation [13].

Ce que conteste l’enquête administrative de l’Igac, Pascal Mignerey, chef de la délégation à l’inspection, la recherche et à l’innovation de la direction générale des patrimoines et de l’architecture du ministère de la culture, affirmant « que ni les pompiers ni l’architecte des Bâtiments de France (ABF) n’ont été sollicités pour savoir si cette grille pouvait être laissée en place, contrairement à ce qui a pu être dit » (Sénat, 10.12.2025). L’avis de l’ABF était-il nécessaire pour un simple rideau métallique amovible et non une grille fixée à l’extérieur ? D’autant que le projet de restauration de la galerie avait été « approuvé par l’administration des monuments historiques » comme le précisait Michel Goutal, l’architecte en chef qui en a eu la charge [14]. Quant à la question des pompiers, Jean-Luc Martinez a son explication, énoncée devant les députés suspicieux de la commission d’enquête sur la sécurité des musées : « En raison de la rapidité de l’enquête, l’Igac n’a pas interrogé ceux qui avaient pris la décision en 2003 » (AN, 19.02.2026).
MISE EN CONFORMITÉ AUX NORMES DE SÉCURITÉ
Si, cette année-là, qui s’ouvrit par l’incendie dévastateur du château de Lunéville, le choix a été de faire de la porte-fenêtre une baie d’intervention pompiers, la crainte du vol n’a pas été négligée pour autant puisque celle-ci a été renforcée avec les technologies les plus modernes, contrairement aux apparences et aux affirmations hâtives des pseudo-spécialistes le soir du vol sur les plateaux télé ou sur X.

C’est ce qu’expliqua Laurence des Cars, auditionnée par le Sénat dès le 22 octobre : « La porte-fenêtre de la galerie d’Apollon donnant sur le balcon a été restaurée et renforcée lors des travaux de restauration achevés le 27 novembre 2004, sous la maîtrise d’oeuvre de l’architecte en chef des monuments historiques. La fenêtre porte des vitrages Stadip Protect anti-effraction, un verre de Saint-Gobain de 10 millimètres d’épaisseur. Elle est dotée d’un système de verrouillage électrique avec deux points de condamnation - un point bas et un point haut -, en remplacement des précédents systèmes de fermeture historiques à tiges, maintenus à titre décoratif dans ce monument historique. »

Affirmations corroborées par la documentation de l’époque, dans un chapitre du livre officiel sur la restauration. Avec des informations supplémentaires, délivrées par son auteur Michel Goutal, l’architecte en chef en question : « La grande porte-fenêtre donnant sur la Seine a été déposée, réparée, et le panneau peint d’allège a été découpé dans l’épaisseur pour créer deux panneaux (un extérieur, un intérieur), séparés par un vide d’air et renforcés contre l’effraction par une tôle d’acier inoxydable » [15]. Autant de mesures optimales qui devaient, suppose-t-on, suppléer au retrait du rideau de fer jamais cité nulle part. La « mise en conformité aux normes de sécurité et de sûreté de la totalité de l’espace » a fait partie intégrante de la restauration, comme le mentionne le dossier de presse de réouverture, listant les éléments : « détection incendie, sonorisation de sécurité, détection intrusion, vidéo surveillance, interphones de de sécurité… ». Les vitrines, historiques, ont également fait l’objet d’améliorations techniques.
ÉTABLIR LE CAHIER DES CHARGES DES VITRINES
Sous la présidence de Jean-Luc Martinez, « en 2018-2019, au moment du remplacement des vitrines des bijoux de la Couronne dans la galerie d’Apollon, la question de la grille s’est de nouveau posée, selon toujours Pascal Mignerey. Toutefois, aucun renforcement n’est intervenu. Seul le système de verrouillage électromagnétique de la porte-fenêtre a été changé » (Sénat, 10.12.2025). Et amélioré encore en 2022 - l’alarme a bien fonctionné lors du vol de 2025, là encore contrairement aux rumeurs et informations qui ont circulé - tandis que les vitres ont bien été changées et renforcées en 2021 selon Bruno Saunier aussi pour l’Igac (AN, 05.02.2026). Quant aux nouvelles vitrines dont il a été dit également tout et n’importe quoi, le même Pascal Mignerey précise : « En revanche, il est faux de dire que les vitrines installées en 2018-2019 étaient moins solides que les anciennes (...) Ce qui a manqué n’est pas la sûreté intérieure, mais la protection extérieure, largement insuffisante, ainsi que les obstacles mécaniques qui auraient permis de retarder les voleurs » (Sénat, 10.12.2025).

Il est fait allusion ici à l’audit commandé en 2018 à la société de joaillerie Van Cleef & Arpels par le directeur du département des Objets d’art du Louvre (et non par son président) « pour établir le cahier des charges des vitrines de la galerie » dixit Jean-Luc Martinez (Sénat, 16.12.2025). Ceci, dans le cadre d’un mécénat de compétences, ce qui reste assez curieux et inédit mais qui semble n’étonner personne. Permettre à une entreprise commerciale, aussi compétente soit-elle dans le domaine, de prendre connaissance des failles de sécurité d’un établissement public comme le Louvre, ne constitue-t-il pas un risque ? D’ailleurs, tout laisse à penser que les voleurs se sont inspirés pour opérer, le document ayant fuité on ne sait comment.

Si les préconisations concernant les vitrines ont été suivies, même au-delà selon Jean-Luc Martinez (16.12.2025, Sénat), l’audit pointait la grande vulnérabilité de la porte-fenêtre, « de jour (...) p[ouvant] être facilement ouverte avec un carré de pompier » rapporte le sénateur Laurent Lafon (Sénat, 16.12.2025). Mode opératoire qui n’a pas été, rappelons-le, celui des voleurs qui ont fracturé un carreau avec une disqueuse sans fil qui, de l’avis de tous, n’était pas d’actualité en 2018-2019. S’ensuit un dialogue de sourds à chaque fois que ce sujet est abordé en audition. Ce qui aurait pu les en empêcher, c’est une « protection mécanique » de la porte-fenêtre, rapporte l’Igac, c’est-à-dire une grille (AN, 05.02.2026). Puis, « Il a été affirmé que les pompiers n’en voulaient pas. Or cela n’a jamais été le cas ». Il y a un malentendu, puisqu’aucun des acteurs de cette période auditionnés n’a prétendu avoir souhaité la « réinstaller », ni, donc, consulter les pompiers. Jean-Luc Martinez explique clairement que l’audit de Van Cleef & Arpel a été commandé « pour écrire le cahier des charges des meilleures vitrines » (AN, 19.02.2026).
UNE VULNÉRABILITÉ DE LA BAIE POMPIERS ASSUMÉE
La décision de consacrer la porte-fenêtre comme baie pompiers n’a alors pas été remise en question, c’est un fait. Et qui dit baie pompier, dit accès facilité. « Je rappelle le contexte dans lequel nous nous trouvions en 2019, avec l’incendie de Notre-Dame de Paris », se justifie encore Jean-Luc Martinez, qui assume : « Il avait donc été décidé d’installer là une baie accessible aux pompiers, d’où une certaine vulnérabilité. Je me permets d’insister sur le fait que ce n’est pas la seule installée au Louvre. Ce type de dispositif représente un risque pour tous les établissements ouverts au public » (AN, 19.02.2026).

La réaction effrayée des deux députés Alexandre Portier et Alexis Corbière à cette simple réalité révèle leur incompréhension de la nature même d’un musée, soumis à des injonctions contraires : le protéger du vol tout en le rendant accessible aux pompiers en cas d’incendie. « Nous évoquons une fragilité. Vous nous avez dit qu’il y en a beaucoup d’autres – ce qui ne nous rassure pas forcément pour l’avenir », fait remarquer le premier. « C’est le cas dans tout monument historique », lui répond l’ancien président du Louvre (AN, 19.02.2026). En fin de séance, le second revient à la charge : « Monsieur Martinez, vous nous avez fait peur en indiquant qu’il y a d’autres points de faiblesse du musée. Pouvez-vous rassurer ceux qui nous regardent ? ». Cette fois, c’est Denis Fousse qui répond : « Le fait est qu’il y a d’autres baies incendie. Quoi qu’on veuille, en tant qu’établissement recevant du public, nous sommes soumis à la loi et à la doctrine des pompiers. Les baies doivent être facilement accessibles, depuis l’intérieur comme l’extérieur ».

Une contradiction conciliable selon l’Igac : « Pour qu[e les pompiers] puissent se ménager un accès, il était seulement nécessaire que l’ouverture ne soit pas condamnée » (AN, 05.02.2026). Pourtant, c’est désormais le cas avec la grille fixe « réinstallée » après le vol, en décembre 2025. Plus subtil : « [Les pompiers] nous ont eux-mêmes précisé qu’il était possible d’installer des systèmes de déverrouillage automatique en cas d’incendie, ce qui ne fait pas obstacle à l’installation d’une telle grille » (AN, 05.02.2026). C’est-à-dire, facilement ouvrable avec un carré de pompier… comme le dénonçait l’audit de Van Cleef & Arpels.

Le véritable manque aura été la « protection périmétrique – faisceaux infrarouges le long du balcon et de la galerie extérieure, installation d’une caméra dédiée », selon la description de Bertrand Munin de l’Igac (AN, 05.02.2026). Or, il aurait dû être comblé par la mise en oeuvre du schéma directeur des équipements de sûreté (SDES) initié sous la présidence de Jean-Luc Martinez. « Le poste de contrôle centralisé et le développement des caméras périmétriques devaient être prêts dans la perspective des Jeux Olympiques » de 2024, a-t-il expliqué (AN, 19.02.2026).
DES DÉCISIONS DANS L’INTÉRÊT DU MUSÉE
On sait que, lui succédant, Laurence des Cars a différé l’application du SDES pour en modifier certains éléments, à tort ou à raison ce qui est autre sujet dont nous reparlerons dans un prochain article. Le problème étant qu’elle n’a pas eu connaissance de l’audit de Van Cleef & Arpels, ni du problème de la couverture périmétrique de la galerie d’Apollon, comme l’a reconnu son prédécesseur à une question d’Alexandre Portier : « Avez-vous pu alerter Mme des Cars sur certains points précis, qui vous semblaient urgents et auxquels vous auriez consacré votre énergie si vous aviez pu poursuivre votre mission ? ». Jean-Luc Martinez : « Pour répondre en toute honnêteté, non, pas particulièrement. J’avais à balayer tous les sujets de la direction » (AN, 19.02.2026). Puis, dans la même séance, en réponse à une autre question d’Alexis Corbière : « Laurence des Cars n’a pas été avertie de ce point de faiblesse parce que, encore une fois, on lui a présenté un schéma directeur global ».

Pour sa part, celle-ci a expliqué qu’à sa prise de fonction, elle croyait le sujet réglé depuis les deux phases de rénovation de 2003-2004 et 2019-2020, après notamment un échange avec le directeur du département des Objets d’art : « Je pense que le dossier était clos, les travaux ayant été effectués dans la galerie d’Apollon » (Sénat, 17.12.2025). Dès lors, elle ne pouvait imaginer les risques que de repousser le SDES faisait peser sur cet endroit précis du Louvre. Peut-on être coupable de ne pas savoir ? Au final, comment blâmer Jean-Luc Martinez comme Laurence des Cars sur le degré de protection de la galerie d’Apollon quand l’un comme l’autre ont agi en conscience et pris des décisions, contestables comme toutes les décisions, mais ils l’ont fait avec les informations dont ils disposaient, dans l’intérêt du musée ◆
[1] « En 2003, la grille extérieure a été retirée », Noël Corbin, AN, 05.02.2026.
[2] La galerie d’Apollon au palais du Louvre, dir. Geneviève Bresc-Bautier, éd. Gallimard ; Musée du Louvre, 2004, p. 220.
[3] Le Louvre et les Tuileries. Histoire architecturale d’un double palais, Yvan Christ, éd. Tel, 1949, p. 51.
[4] Séance du 25 octobre 1887, Impressions : projets de lois, propositions, rapports, etc. / Chambre des députés, éd. Cerf et fils, Versailles, 1887.
[5] Le Progrès, 31.08.1911.
[6] Le Journal, 30.03.1913.
[7] Le Figaro, 04.10.1911.
[8] Paris-Midi, 25.02.1912.
[9] Journal officiel de la République française - Documents parlementaires, 08.05.1912.
[10] La Petite République, 19.11.1912.
[11] Paris-Midi, 15.10.1926 ; Le Siècle, 16.10.1926.
[12] Ni dans le dossier de presse de la réouverture de la galerie d’Apollon en 2004, ni dans le livre officiel, ni dans l’article de la revue Monumental 2004-2.
[13] « Cette galerie, constituée de bois ancien verni et doré, est certainement l’un des endroits du musée où la charge calorifique est la plus importante. Elle implique un risque élevé d’incendie avec embrasement généralisé et extrêmement rapide. La baie en question offre un accès aux pompiers depuis l’extérieur. Dans les établissements recevant du public (ERP), tous les accès de ce type représentent des points de vulnérabilité ; ils sont cependant obligatoires dès lors qu’existent des charges calorifiques importantes, en application de l’arrêté du 25 juin 1980 ». (16.12.2025, Sénat)
[14] La galerie d’Apollon au palais du Louvre, déjà cité, p. 228.
[15] La galerie d’Apollon au palais du Louvre, déjà cité, p. 229.
